martedì 19 maggio 2015

PEGASUS INTERNATIONAL – Français N°2



Vous avez dit : désir ?
Parlons-en…

PIERRE BROUILLAUD
L’AMOUR CHEZ LES ZAÏNS

Sur l'écran copulent des babouins.
         Le film enchaîne sur les gros plans d'un couple humain : visages déformés par l'orgasme.
         Quelques protestations et des rires se mêlent parmi le public qui assiste aujourd'hui, dans la série Les Peuples du cosmos ,  à la causerie du professeur Gavan.
         L'homme et la femme retombent, chacun de son côté. De sa voix fluette, le professeur commente:
         - Quand nos deux corps se séparent, chacun ne tarde pas à recouvrer sa différence, sa spécificité, sa solitude, en un mot. Chacun est prisonnier d'une double gangue : son corps et son esprit. Nous sommes une juxtaposition de solitudes qui ne s'interpénètrent qu'occasionnellement. Et cette interpénétration n'est le plus souvent que le fruit d'un malentendu. Chacun prête à l'autre son corps et ses sentiments. Les lui donne-t-il vraiment ?
         Noir. Le conférencier en profite pour poursuivre :
         - Maintenant, je vais vous montrer comment, sur leur planète où règne un printemps éternel, les Zaïns font l'amour. Un document exceptionnel que Ray, mon assistant de l'époque, et moi avons eu la chance de pouvoir tourner dans ce monde étonnant. Mais je me permettrai une remarque liminaire. Aux Zaïns je n'appliquerais pas l'expression "faire l'amour". Elle ne correspond pas à leur réalité, comme vous allez en juger. Tout d'abord, dans leur langage, notre terme n'a pas d'équivalent. Le mot qu'ils utilisent est slemch , un dérivé de "fusion". Oui, je sais, nous employons la même image : se fondre l'un dans l'autre. Mais chez nous ça reste une image.
         Deux corps apparaissent, petits et minces, très harmonieux et presque diaphanes.
         Plan moyen.
         - Vous le voyez, les Zaïns, qui vont toujours ainsi, intégralement nus, n'ont pas d'organe de reproduction apparents ou, du moins, comparables aux nôtres. Notez simplement l'existence d'un bourrelet au niveau du nombril. Eh bien, comment s'effectuent, chez les Zaïns, les préliminaires ?
         Les deux corps s'enlacent. Une main court sur un épiderme glabre, au galbe parfait. Rien d'anguleux. La main effleure à peine.
         Le professeur braque la flèche de sa torche sur un ventre lisse :
         - Comme chez nous, la chair stimulée rosit légèrement, mais sans perdre son aspect diaphane. Ray et moi avons essayé la macro. Ça ne donne pas ce que nous attendions. A peine si on voit le frémissement de la peau. On ne se rend pas très bien compte, mais le bourrelet ombilical ne s'est pas ouvert.
         Plan rapproché.
         - Quand les Z fusionnent ou, si le mot vous choque, quand ils "font l'amour", ils commencent donc comme nous, par des caresses. Pardon ? Non, madame : on ne distingue pas un sexe de l'autre. Les corps s'entrelacent. La main va les modeler. Les plans extraordinaires qui suivent ont été tournés par mon assistant, un garçon très doué et d'une sensibilité très fine. Observez bien : les partenaires se regardent au fond des yeux jusqu'à ce que l'iris de l'un prenne la couleur de l'autre. Ils échangent leurs yeux. Alors ils savent que la fusion commence. L'œil est le premier indice. Tout le temps qu'ils fusionnent, ils gardent les yeux dans les yeux. Ou bien les iris échangent leur couleur. Ou bien, les couleurs se mélangent. Mais prêtez aussi l'oreille !
Un murmure s'élève .
         - Tout le temps de la fusion, ils se parlent, ce qui accélère le processus. Ils se disent tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils ressentent. A leur tour, les voix se transforment. Les tonalités se rapprochent; mais le timbre, vous le notez, reste distinct. Que se disent-ils ? La traduction est de notre ami Ray. Je regarde tes yeux, dit A.  Ils étaient gris. Ils se pigmentent de vert  Le vert gagne, mon amour. Tu as mes yeux. Et moi ? Est-ce que les miens ont viré ? Et B fait écho : Mes pensées ne m'appartiennent plus. Des images venues de toi se fondent en moi, comme nos corps. Ainsi, nos amants commencent à se ressembler, deviennent frères ou sœurs, jumeaux, puis totalement identiques. A croire que chacun s'unit à son double. Hallucinant ! Oui ? Un moyen de les distinguer ? Il n'y en a plus. Pour nous, du moins. Entre eux, peut-être y parviendraient-ils encore, s'ils en avaient le désir. Mais puisque l'objet est précisément de se confondre...
         Une voix juvénile s'élève dans l'assistance :
         - Les Zaïns éprouvent-ils du plaisir ?
         - Question difficile. Il faudrait s'assurer que le mot a le même sens dans notre espèce et chez la leur. On pourrait, par une arithmétique simpliste, dire que leurs plaisirs s'ajoutent, puisque chacun ressent à la fois le sien et celui de l'autre. Ou bien se recouvrent-ils ? Nous songeons trop en termes d'intensité. Chez eux, c'est la qualité qui compte. D'autres questions ?
         - Comment s'y prennent-ils pour se reproduire ?
         - L'échange fait fortement monter les températures des corps jusqu'à provoquer à la fois la libération de l'œuf et du germe. Les partenaires échangent tout, y compris la semence dont les deux sont porteurs, bien que, paradoxalement, la fécondation reste un processus interne à chaque individu. De la sorte, quand un Zaïn veut un enfant, il en a deux. Des jumeaux, comme on pouvait s'y attendre. Nous dirions que les Zaïns sont hermaphrodites. Chacun porte son enfant pendant une grossesse qui équivaut à un de nos mois. Comment il le met au monde ? Regardez !
         Gros plan sur le bourrelet ombilical. Il se dilate jusqu'à mesurer 20 cm de diamètre.
         - Le bourrelet expulse un œuf sans coquille, entouré d'une membrane gélatineuse que le géniteur place dans une sorte de cocon. Au bout de trois jours, la pellicule craque avant de tomber. Voici l'enfant dont la taille est, évidemment, proportionnelle à celle de l'adulte.
         Exclamations des surprise et de répulsion.
         -  Oui, à la naissance, les Zaïns sont couverts de duvet. Celui-ci tombe au bout de quelques semaines. Sa chute est d'ailleurs l'occasion pour la cellule familiale d'organiser une fête marquant l'entrée du jeune Zaïn dans le deuxième âge. A trois ans - ce sont toujours des équivalences - ils sont capables de se fondre.
         - Professeur, des rapports sont-ils possibles entre les Zaïns et les autres espèces ?
         - Je vois à quoi vous faites allusion. Quelle sorte de rapports affectifs, voire sexuels, les Zaïns peuvent-ils avoir avec nous ? Pour ma part, j'avais sans doute passé l'âge d'expérimenter. Mon assistant serait mieux à même de vous répondre. Mesdames et messieurs, je regrette, mais,  de chez les Zaïns, Ray n'est pas revenu.
        
ADRIANA ALARCO DE ZADRA
C’EST TA FAUTE !

Dans la ville de Tombstone où je vis depuis des années, on a découvert de nouveaux filons d’argent. Alors on a vu augmenter l’afflux de mineurs venus du monde entier. Et, avec eux, bien sûr, la fréquence des rixes, des fusillades, des duels. L’argent, l’avidité, c’est mauvais pour la santé quand on porte un colt à la ceinture. Moi, je suis trop vieux pour courir après les trésors, et je me contente de louer les chambres de ma pension La Plata*.
Un de mes locataires, c’est Harry Woodman, le menuisier du village. En plus d’enterrer les morts, il a beaucoup de travail pour fabriquer les cercueils. Il y a quelques jours, il est devenu fou. Alors on a mis les morts dans une fosse commune, par manque de caisses en bois. C’est que sa femme est partie avec le propriétaire de la plus grande mine du comté. Harry est si choqué qu’il ne pense plus, ne chante plus avec sa guitarre, ne pleure plus, ne se lamente plus.
Je l’entends murmurer des phrases décousues; je le suis pour savoir où il va parce qu’il m’inquiète.
“C’est ta faute, Maria Guadalupe. Je suis désolé, abandonné, désespéré, Il y a beaucoup de gens qui meurent chaque jour, et moi je n’ai plus la force de préparer assez de cercueils,  tout ce  que je veux, c’est mourir et être, moi aussi, mis entre quatre planches.”
Ceux qui arrivent tous les jours dans le comté, mineurs ou pas, galopent dans les montagnes à la recherche de trésors,ou tournent dans le village pour descendre celui qui reviendra avec le sac plein.. Il y en a encore quelques-uns qui sont vivants.
J’ai l’impression que Harry voudrait se remettre à travailler. Il étudie les alentours pour trouver des arbres qui lui fourniront le bois nécessaire. Je vois qu’il regarde l’énorme cèdre au coin de la rue. Je sais qu’il aime ce vieil arbre plein de nœuds et de fentes. Quand il était gosse, je l’ai vu se cacher dans l’épais feuillage et observer le monde d’en-haut. Et puis j’ai vu les lettres d’amour qu’il laissait pour  Maria Guadalupe entre les branches. Il a appris à tirer sur son ombre, mais il n’a jamais été un champion de la gâchette.
“Tu m’as laissé si triste qu’à tout moment j’angoisse et je délire. Je ne sais pas si je dois aller à ta recherche ou attendre que tu reviennes, mais ça j’en doute, parce que tu aimes mieux  la richesse que ton Harry Woodman.”
Quand il était jeune homme, il s’asseyait sous l’arbre et, obsédé par l’amour, observait sa fenêtre, pour la voir se peigner devant la glace, à la lueur de la bougie.
Aujourd’hui, je le vois qui arrive, la hache à la main. Je me dis : il a peut-être en tête quelque folie, comme de séparer ce tronc de la souche pour faire du bois et des cercueils. Jusqu’à aujourd’hui il n’a jamais voulu sacrifier le cèdre qui est pour lui chargé de tant de souvenirs, mais maintenant, désespéré comme il est, il aura changé d’avis.
 “Tout ça, c’est de ta faute, Maria Guadalupe. J’ai mal au cœur de toute cette tristesse. Avant, tu es partie, maintenant c’est l’arbre qui va m’abandonner. Je resterai seul.”
Quelques coups de hache, et l’arbre tombera où le veut Harry.
L’arbre s’abat, et Harry le détruit. Dans sa rage, il dépouille le cèdre de sa belle parure verte, sectionne ses branches, le mutile. Tout ce temps, Harry a mal, comme si on lui avait planté une épine dans le cœur. Il attache le tronc avec une corde aux chevaux qui le transportent jusqu’à la scierie.
Cette nuit, je suis sorti de ma chambre pour mesurer le désastre causé par le jeune Harry. Je suis allé avec mon bâton jusqu’à l’endroit où il travaille le bois et je l’ai vu découper le tronc, détacher l’écorce, étudier le tronc, le nettoyer et le caresser.
“Il te ressemble, avec ces deux branches coupées en haut qui sont comme tes bras et ces deux racines profondes qui laissent une ouverture triangulaire où on entrevoit ton sexe..”
Il est vraiment devenu fou, me suis-je dit.
Le lendemain, je suis très vite revenu voir le travail de Harry. Dans son atelier, il continue à nettoyer le tronc pendant des heures, mais il ne le découpe pas pour fabriquer des cercueils. Il le frotte et le polit. Il ne rentre pas chez lui la nuit et il fait des gestes frénétiques. Le tronc ressemble de plus en plus à un corps féminin qui prend forme. Plusieurs jours passent, c’est à peine s’il s’alimente, mais, en échange, il boit. Je lui ai apporté de la nourriture, mais je m’aperçois que c’est son chat qui la mange. Il a les yeux cernés et il est pâle comme un malade qui délire.
Maintenant, le cèdre est blanc, luisant.. Harry s’est inventé une maîtresse en bois. Je m’aperçois qu’il a placé le tronc verticalement dans un angle de la pièce et qu’il lui parle :
Pourquoi j’ai fait ça, Maria Guadalupe ? Maintenant, tu es cette belle statue que je passe à l’huile de lin, qui respendit et brille même dans l’obscurité. C’est toi qui m’enlace tendrement, dans la sciure, avec tes bras de bois.  Tu es toujours toi, toi qui m’as laissé seul avec ma peine.”
 Tandis que regardais Harry parler au tronc et le caresser, la suite a été si rapide que je n’ai pas compris à temps ce qu’il allait faire. Il a pris sa Winchester, a tiré trois fois sur la statue en bois de Maria Guadalupe, debout dans son coin. Puis il s’est tiré une balle dans la poitrine.
Il y a encore pas mal de gens qui meurent dans le comté à cause de l’argent, ce porte -malheur.
Il nous faudra trouver rapidement un autre menuisier et croque-mort.

* L’Argent
Traduction : Pierre Jean Brouillaud

PAOLO SECONDINI
DERRIERE LA PORTE

Chaque soir, dès que j’entends ma sœur rentrer dans notre appartement, je quitte mon lit et, marchant sur la  pointe des pieds pour ne pas faire de bruit, je parcours l’étroit couloir qui mène de ma chambre à la sienne. Quand j’ai atteint celle-ci, tout doucement, tout doucement, j’ouvre une petite ouverture qui me suffit pour jeter un coup d’œil à l’intérieur.
Comme toujours, je reste silencieux, immobile, presque sans respirer, à épier Dalina qui se déshabille lentement, comme d’habitude, dans une lumière tamisée.
Tout d’abord, elle retire ses chaussures qu’elle place bien rangées sous la chaise, au pied du lit. Puis elle se dirige vers le mur de droite, enlève son chapeau (elle en a plusieurs dans l’armoire, chaque fois qu’elle sort, elle en prend un différent). Elle le pose, après l’avoir un peu dépoussiéré, de la main, sur la tablette de marbre de la coiffeuse. Enfin ! Voilà ce que j’attends, fou d’impatience, elle se dispose à enlever son manteau.
Dépêche-toi ! Dépêche-toi ! Je la bouscule mentalement. S’il te plaît, Dalina ! Dépêche-toi !
J’ai le plus grand mal à retenir un halètement, un frémissement d’émotion. Je ne voudrais absolument pas qu’elle s’aperçoive que je l’espionne derrière la porte. Ce serait embarrassant, surtout pour moi.
Ça y est ! Dalina vient de retirer son manteau. A voir son corsage et sa jupe tachés de sang je suis tout excité.
Mon regard monte soudain vers le visage  gracieux de ma sœur. Je la vois observer les taches d’un rouge intense qu’elle touche par instant, qu’elle presse de la paume de la main. On dirait alors qu’une sensation de plaisir pénètre toutes les fibres de son être, qu’une vive lumière irradie ses yeux.
« Oh ! Oh ! Oh ! soupire-t-elle voluptueusement. « Oh ! Quelle joie ! Quelle merveille ! Oh ! moments d’ivresse !... Je les éprouverai à nouveau demain… Demain !… Demain ! » 
Elle semble jouir encore, au souvenir de ce qu’elle a vécu cette nuit-là.
Avant qu’elle continue à se dévêtir, j’ai refermé l’ouverture et, en silence, le cœur battant, j’ai regagné ma chambre, rasant dans l’obscurité, les parois de l’étroit couloir
Je me suis recouché en faisant attention à ne pas faire grincer le lit.
Allongé sur le dos, bras croisés sous la nuque, je suis resté à fixer dans l’obscurité le plafond de ma chambre. Durant quelques minutes, avant de céder au sommeil, j’ai savouré à l’avance le moment où – comme Dalina – je sillonnerai moi aussi, la nuit, les rues de la ville à la recherche d’hommes et de femmes dont je sucerai avidement le sang jusqu’à la dernière goutte, après avoir planté mes dents dans leur cou.
Je suis encore un jeune vampire assez inexpérimenté. Il faudra attendre quelques décennies avant d’être capable de me procurer du sang par moi même. J’attendrai. Rien ne presse. Du temps, j’en ai autant qu’il faut. Pratiquement, il est inépuisable.

Traduction : Pierre Jean Brouillaud

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